Ils sont prêts à défendre leur pot

Les cantons veulent garder la main sur les recettes des jeux de loterie et de casino. Pas question de laisser les sociétés étrangères venir piocher dans leur jackpot.

La Liberté, 28. avril 2018

La politique suisse réserve parfois d’étonnantes alliances. Hier à Vidy (VD), le conseiller d’État neuchâtelois Jean-Nathanaël Karakash (PS) s’étonnait lui-même de se retrouver pour la première fois de sa carrière du même côté que la conseillère nationale Céline Amaudruz (UDC/GE) dans un combat politique. Celle-ci, coprésidente du comité pour des jeux d’argent au service de l’utilité publique, n’était pas là, mais le message est passé. La priorité de l’utilité publique dans l’attribution des bénéfices du jeu est partagée d’un bout à l’autre du spectre politique.

Symboliquement, les gouvernements romands ont lancé leur campagne au Théâtre de Vidy, un lieu culturel de prestige qui reçoit l’aide de la Loterie Romande. Le président de la Conférence romande de la loterie et des jeux, Georges Godel (PDC), a rappelé que les bénéfices du jeu sont «d’importance primordiale pour des milliers d’associations sportives et culturelles. Ils ne peuvent être détournés par des opérateurs privés étrangers.»

Sites bloqués

L’enjeu de la loi sur les jeux d’argent, qui sera votée le 10 juin, se focalise sur la question du blocage des sites Internet étrangers de jeux. Le conseiller d’État genevois François Longchamp (PLR) a rappelé, lui, que le référendum contre cette loi avait été financé «par des sociétés offshore à Malte ou à Gibraltar». À ses côtés, le Jurassien Jacques Gerber et le conseiller national Philippe Bauer sont venus défendre la sensibilité du PLR en Suisse romande, qui est en contradiction avec la ligne du parti au niveau national. «Le libéralisme, ce n’est pas la jungle, a tranché le Genevois. Le jeu est un marché régulé par des concessions, et la concurrence doit être loyale.» Autrement dit, les sites étrangers ne font qu’aspirer l’argent de la poche des joueurs suisses, mais sans avoir à participer à la prévention contre la dépendance au jeu et encore moins à redistribuer leurs bénéfices en Suisse.

Pour Philippe Bauer, il n’est pas question de censure sur Internet: «Des blocages, il en existe déjà pour la pédopornographie, pour la violence et dans le cadre de diffamation…» Si la loi est refusée, ils estiment que dans les cinq à dix ans, le jeu sur les sites étrangers causera une perte de 50% par rapport à la situation actuelle. Aujourd’hui, les sites étrangers détourneraient déjà 250 millions de francs par année sur un marché de 2,2 milliards. Ils menacent le montant d’un milliard de francs qui correspond aux bénéfices redistribués des jeux de loterie (630 millions) et de casinos (323 millions).

Toutefois, le premier sondage Tamedia donne une proportion de 53% contre la loi. Pour Jean-Nathanaël Karakash, «on retrouve la même situation qu’avec «No Billag», mais, au vote, les Suisses ont montré qu’ils sont attachés à certaines institutions qui font ce pays».